Il y a 10 ans, alors vendeur classique à la FNAC, le catalogue Diapason qui me servait de référence ne mentionnait pas les compositeurs dont le cœur de carrière était le cinéma, y compris leurs œuvres "classiques" éditées par des labels classiques... à l'inverse de son équivalent britannique, qui listait celles de John Williams entre Kurt Weill et Hugo Wolf. Plus généralement, la gestion de la musique classique dans l'hexagone tient à sa spécificité culturelle depuis 40 ans encore plus que ses voisins, et les ouvertures, tant dans le répertoire que la pédagogie, se font à pas feutrés. Logiquement, ce qui permet d'un côté notre rayonnement, est aussi une des causes d'un difficile changement des mœurs... Même si à côté, pour rester sur les livres, "La Musique Classique" chez Gründ, entre autres, met dès ses premières pages du Howard Shore en avant.
Ringardisée par les impostures à la André Rieu, ou par des compilations du style "Je n'aime pas le classique mais ça j'aime bien" (rien que le titre....) qui n'ont eu pour seule conséquence que de l'enfermer dans une image dépassée et moribonde, "le classique" est pourtant au-delà de çà. Et en trouvant un équilibre entre un élitisme trop protectionniste et un populisme démagogique, il y a une marge, une vision plus large, avec le nivellement par le haut en ligne de mire. La musique classique d'aujourd'hui, polymorphe et globalisée, n'est pas seulement dans le sérialisme de Boulez et les labos de l'IRCAM, elle est omniprésente, et le cinéma en est un des véhicules les plus puissants, potentielle source d'une démocratisation encore plus grande.
Conjugué aux nouveaux moyens de communication, aux évolutions technologiques, et doublé de l'abolition des frontières (souvent psychologiques) avec les autres médias, le répertoire classique tient une piste pour l'avenir... A condition que ces directions soient prises de manière volontaire et assumée, y compris par ses agents conservateurs, qui, à force de laisser des distances pour s'abriter des effets de mode (à raison), risquent d'en venir à rater le sens de l'histoire (tout comme Chostakovitch et Sibelius furent laissés trop longtemps en dehors du cercle).
C'est pour le Noël de mes 8 ans que je commandai la K7 de Jurassic Park (John Williams), après une révélation en salle. Et Stargate (David Arnold) fut le premier CD que j'achetai l'année suivante. Je n'ai aucun doute sur le fait que les notions de "formation inconsciente de l'oreille" (l'exemple d'Horner), d'universalité (l'exemple de Williams) et de continuité (l'héritage et la légitimité, évoqués dans les autres parties), m'ont permis de chercher et d'avaler adolescent les symphonies de Mahler, Brahms ou de Chostak', et d'en tomber amoureux.
Et je suis tout aussi persuadé que si les orchestres - que ce soit les petites formations d'harmonie, ou les gros ensembles à rayonnement régional - programmaient en saison plus souvent qu'ils ne le font déjà, et surtout avec fierté, des concerts dédiés à ce vaste répertoire - y compris le plus récent -, cela résoudrait bien des problèmes de fréquentation et de transmission de culture... Sans pour autant verser dans un jeunisme qui serait caricatural ou une régression intellectuelle néfaste.

Ici, Gustavo Dudamel est entouré de John Williams (qu'il qualifie dans ce domaine de "mentor" et "pure inspiration") et d'Itzhak Perlman, à l'occasion du grand concert d'ouverture de la saison 2014/2015 du Los Angeles Philharmonic, dont le programme était entièrement consacré aux œuvres de Williams. Et le jeune directeur musical s'emploie autant à la question du répertoire que celle de l'éducation (notamment avec le YOLA)... La bande originale est aujourd'hui bien loin de son cliché de cousine bâtarde de la musique classique ou de "light classical", tout comme le cinéma n'est plus une attraction d'illusionnistes de foire. Cette industrie désormais centenaire et pérenne est autant un vivier de jeunes compositeurs que de futurs auditeurs.
Et en guise d'épilogue, un court montage de la Symphonie des deux rives de 2014 (pour avoir un son correct, l'intégrale est ici). Sur scène, le philharmonique de Strasbourg, dirigé par Marko Letonja. En programme, notamment du Williams (3 fois), Ravel, Márquez et Bernstein (Leonard) avec Richard Galliano en guest-star... Et si ce type d'initiative populaire ne permet pas encore de se traduire par la venue massive de ce public dans des salles de concert classique en saison, nul doute que cette foule enthousiaste multi-générationnelle peut vouloir accéder, avec les bons leviers, à cette catégorie de culture.
