III. Médias sans frontières
avec Michael Giacchino, Bear McCreary, Olivier Derivière, Christopher Tin, Hans Zimmer et Joe Hisaishi

Le cinéma, mais pas seulement

Les jeux vidéo, aujourd'hui première industrie culturelle dans le monde, ont su capter grâce à leur diversité de sujets traités, de directions artistiques, de styles et de genres, un nombre considérable de talents créatifs dans les domaines qu'ils touchent, dont la musique. Et l'évolution fulgurante du premier art du 21ème siècle aura apporté à une génération de compositeurs de nouvelles méthodes et de nouvelles opportunités. Il en va de même pour les enjeux et l'impact des séries TV, l'autre médium qui a connu en près d'une décennie une vraie révolution, et se trouve toujours en plein âge d'or.

Michael Giacchino est un parfait exemple de la pulvérisation de certaines barrières. Débutant dans l'industrie vidéoludique, de The Lost World à son monumental travail sur la franchise Medal of Honor, il s'est révélé à un public plus large en entrant dans l'univers télévisuel grâce à sa complicité avec J. J. Abrams (ici, Lost),


à en devenir aujourd'hui un des héritiers de la résurgence du golden age à la Williams, intégrant tout aussi bien les codes minimalistes que l'expression directe du post-romantisme européen. La sortie toute fraîche de Jupiter Ascending, édité sous forme de double album chez Sony Classical, et unanimement salué par les critiques, mettra certainement tout le monde d'accord (extrait)...


...de par l'ampleur et la qualité de la partition, mais aussi par sa genèse : il composa et enregistra près de 80 minutes de musique avant même qu'une seule image du film ne soit tournée, dont un poème symphonique en 4 mouvements. Des méthodes de travail plus courantes il y a quelques décennies, qui rappellent comment un artiste libère son plein potentiel lorsqu'il jouit d'une liberté d'écriture totale.

Bear McCreary, élève d'Elmer Bernstein, élabora de ses 25 à 30 ans un monument acclamé, Battlestar Galactica (extrait ci-dessous), qui définit de nouveaux standards pour ce médium. En 6 disques, il alla au bout de sa démarche créatrice, explorant ses nombreux thèmes lors de longues pièces admirablement construites, exposant ses influences, utilisant des instruments anciens et exotiques dont il est toujours friand (biwa, shamisen, yaylı tambur, bansurî, harmonium, vielle à roue, zurna...).
Le compositeur, particulièrement marqué par des genres plus éloignés de son bagage classique (dont le rock progressif), est aussi un exemple de communication et d'accessibilité, que ce soit avec son public et les musiciens qui reproduisent son œuvre, ou par le biais de son site, bearmccreary.com , souvent cité par la presse comme un modèle du genre, inspirant, véritable journal d'un "Composer for Film, Television and Games" tel qu'il se décrit.

   

Olivier Derivière, Michael Giacchino et Bear McCreary accompagné de Gustavo Dudamel,
dont il dirigea avec le philharmonique de Los Angeles la "Suite from Battlestar Galactica".

Olivier Derivière (cocorico) est aussi une des icônes de cette nouvelle génération. Après ses études au conservatoire de Nice, suivies par un passage à Berklee et au Boston Symphony Orchestra, il cultive autant un goût du travail instrumental qu'une passion pour l'électronique, alliant Chostakovitch et Aphex Twin (qu'il cite lui-même). Ses visions du rôle que doit jouer la musique intégrée au gameplay, de l'avenir de l'orchestre, des différences fondamentales avec les autres disciplines et de l'implication dans le développement, ne lui ont pas empêché d'écrire une musique qui existe pour elle-même : c'est avec cette audace que la bande originale primée de "Remember me" cristallise cet effort, où le Philharmonia Orchestra se retrouve, comment dire, décomposé (en voici un extrait).



(Et tant qu'à rester dans le cocorico, cette parenthèse est dédiée à Alexandre Desplat pour son Oscar tant mérité le mois dernier !)

Alexandre Desplat et Christopher Tin.

Un dernier exemple de cross-over, Christopher Tin. Le compositeur américain, qui vit sa carrière propulsée par Civilization IV, et dont le thème principal, "Baba Yetu", raisonne dans les chorales du monde entier, a pu se consacrer, avec 2 grammy awards en poche, à 2 cycles symphoniques de chants du monde : "Calling all Dawns" (2012) et "The Drop That Contained the Sea" (2014) où swahili, bulgare, mongole, xhosa, grec ancien, polonais, mandarin, turc, hébreu, sanskrit, vieux norrois, cohabitent dans une touchante communion. En-dessous, un extrait de la pièce en japonais, qui comme tous les extraits présentés ici, ne donne qu'un aperçu minime, loin de représenter ce que ces compositeurs accomplissent.





Hans Zimmer


 

Certainement un des plus influents compositeurs du siècle, Hans Zimmer (extrait au-dessus, The Banker's Waltz) aura vu son style tellement repris, copié et banalisé jusqu'à l’excès, qu'il en a macrophagé toute une partie de la création musicale actuelle. Des critiques se permettent aussi de souligner son côté manager et chef d'entreprise, avec Media Ventures puis Remote Control, et sa domination sur son "écurie", alors qu'il a contribué à faire émerger et prospérer les immenses talents issus de celle-ci (John Powell, Harry Gregson-Williams, Klaus Badelt, Lorne Balfe, Steve Jablonsky...), sans en écraser leur personnalité musicale - mais plutôt en les stimulant.


Cette omniprésence et son image commerciale, et le fait qu'il assume la transversalité des genres populaires, s'ajoutent à diverses raisons qui arguent pour une faiblesse de sa légitimité classique : parce qu'il est autodidacte, et qu'il vient d'un univers plus éloigné. Parce que 2 semaines de leçons de piano furent sa seule formation formelle. Parce que son style pompier, son génie mélodique (bien meilleur qu'orchestrateur) et sa recherche déclarée de "simplification" permettent la caricature facile. Parce qu'il lutte depuis 30 ans pour "combler le fossé entre musique classique et électronique". Parce qu'il considère que le mot "jouer", dans tous les sens du terme, est "l'ingrédient magique de la musique" - cette philosophie ludique ne plaide pas en faveur de son intellectualisation...

Pourtant, le compositeur allemand, qui cite Bach, Beethoven et Brahms comme ses admirations majeures, a tant œuvré pour démocratiser la musique symphonique et la culture classique, et lutté pour "garder vivante la musique orchestrale" comme il le dit... Et c'est justement sa popularité auprès des plus jeunes et sa présence enthousiaste dans l'industrie des jeux vidéo ("ils sont les films du futur") qui en fait sa force, permettant une diffusion large, et suscite un optimisme pour la génération qui évolue dans son sillage et son inspiration.

Après plus de 30 ans de carrière, et grâce à la liberté de travail qu'il a acquise notamment sur certaines collaborations (avec Christopher Nolan, par exemple), il n'a cessé de se renouveler, d'expérimenter, de conceptualiser... A l'image d'Interstellar, une des pépites de 2014, où l'orgue Harrison & Harrison de 1926 de l'église du Temple de Londres, joué par Roger Sayer (le directeur musical de l'église), devient l'élément principal de la partition et la signature sonore du film, adjoint de 34 instruments à cordes, 24 bois, et 4 pianos. Ici, 2 extraits (Stay et Mountains).



Dans le monde

La musique classique n'a pas seulement réussi son évolution et sa mutation au travers des différents médias, elle a su s'adapter à la mondialisation fulgurante du siècle passé, sans pour autant bêtement s'uniformiser. De l’Amérique latine à l'Asie, son exportation, toujours par le biais de la formation au système occidental (voir ce qu'a pu accomplir à son contact Tan Dun, par exemple), a permis d'apporter un nouveau public, qui se compte potentiellement en milliards, mais aussi une nouvelle richesse en y incorporant les spécificités et traditions locales.

Un exemple évident, Joe Hisaishi, qui agrégea à la culture nippone les courants classiques occidentaux, du romantisme à la musique expérimentale et au minimalisme (et c'est bien souvent le cas des autres compositeurs de sa génération tels que Kenji Kawai, Masamichi Amano, Ryuichi Sakamoto, ou Kow Otani), et des influences populaires majeures (dont le jazz).

Et son œuvre pour Hayao Miyazaki ou Takeshi Kitano, si elle est la partie la plus visible et la plus acclamée de sa carrière, ne doit pas faire oublier son implication de chef d'orchestre et pianiste, notamment avec "sa" formation issue du New Japan Philharmonic, et ses différents ensembles de chambre, ni le développement de son écriture hors de l'écran (Études, Encore, Piano stories...). En illustration, le monumental concert au Budokan, et une pièce pour piano et 9 violoncelles.